L’éveil de la force (politique)

« Pour nous le politique ce n’est pas la politique de nos politiciens, mais plutôt celle de tous les jours, du vivre-ensemble, de ce que l’on fait dans nos quartiers, dans nos villes ». C’est ainsi que se présente la Turbine à Graines, une structure d’éducation populaire de la Drôme (26). Leur mission : éveiller la force politique qui sommeille en chaque citoyenne et citoyen. Une occasion de revenir aux fondamentaux de l’éducation populaire.

Un idéal : des citoyens qui pensent l’intérêt collectif

La Turbine à Graines s’inscrit dans la tradition de l’éducation populaire politique : éduquer les individus pour une prise de conscience d’eux-mêmes et de leur environnement, afin de les amener à agir collectivement pour une transformation sociale. Alexia Morvan, cofondatrice de la SCOP Le Pavé avec son compagnon Franck Lepage, propose cette définition : « Concrètement, l’éducation populaire politique consisterait à proposer en groupe des espaces temps en vue de : dire le monde tel qu’il est en identifiant les lieux du conflit, dire le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, et exercer une volonté collective quant à la façon de vivre. »

En résumé : faire se rencontrer les gens pour former des collectifs. Puis dans ces collectifs, libérer la parole, faire jaillir tensions, et rapprochements. Constater les conflits et faire advenir les rêves, les désirs de changement. Enfin, proposer des méthodes pour arriver collectivement à des solutions pour mieux vivre ensemble.

C’est cet idéal que portent Coraline Monnot*, Julien Revol et Morgane Gonnet, animateurs-formateurs à la Turbine à Graines. Nous rencontrons Coraline et Morgane pour évoquer avec elles leur vision et leurs méthodes.

Une brève histoire de l’éducation populaire

En France, le mouvement de l’éducation populaire prend appui à l’origine sur la déclaration de Condorcet, en avril 1792 : « tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves. » C’est cette volonté d’autonomisation qui conduit Jean Macé, enseignant et journaliste à fonder en 1866 La ligue de l’enseignement, qui milite alors pour une école gratuite, laïque et obligatoire. Cette fédération s’appuie sur des associations créées depuis le début du 19e siècle.

Parallèlement à ce mouvement laïc apparaît une mouvance catholique. C’est dans cette tradition chrétienne humaniste que naît le scoutisme. Les affrontements idéologiques sont importants entre ces deux courants dans un contexte où les écoles privées catholiques sont prédominantes et dans une période qui verra arriver, en 1905, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Geneviève Poujol, sociologue, raconte : « Ce conflit laïques/confessionnels, au moment des débuts de l’Éducation populaire, peut être identifié à un conflit gauche modérée – droite, il traverse donc le mouvement d’Éducation populaire. Sur le plan politique, la Ligue de l’enseignement s’est inscrite dans la lignée du «radicalisme», forme extrême du «républicanisme». Les radicaux préconiseront une politique sociale modérée, ils voudront la laïcité et seront hostiles aux féodalités économiques tout en défendant la propriété privée. Les catholiques, quant à eux, toujours au nom de l’Éducation populaire, se déplaceront au cours des années dans le champ politique. Aux catholiques conservateurs mais sociaux d’Albert de Mun, succéderont des catholiques républicains autour de Marc Sangnier, puis de Garric ».

Enfin, au début du 20e siècle se structure une mouvance qui revendique les qualités propres de la culture populaire. A ce titre, ils tentent de valoriser les formes artistiques et culturelles portées par les milieux populaires, et notamment ouvriers. La notion de Culture prend plus d’importance, et dans les années 60, l’éducation populaire se transforme pour une grande part en « Animation socio-culturelle. » C’est un moment d’institutionnalisation. Les militant(e)s de l’éducation populaire deviennent des professionnels. Les associations, soumises aux financements publics.

Depuis peu, des militantes et militants tentent de faire revivre une éducation populaire politique, qui, au delà de la simple éducation à la citoyenneté ou aux animations extra-scolaires, reviendrait aux fondamentaux : proposer des outils pour que chacun, acteur et actrice de sa vie, s’engage vers une transformation sociale. Un projet politique, en somme.

Le politique, la politique : quelle différence ?

A cette question, Alexia Morvan répond ceci : « Qu’il y ait une distinction entre « le » et  « la » politique est un fait difficilement contestable. La politique est un domaine ou un secteur empiriquement distinct de l’activité sociale. Elle existe en tant que produit historique puisqu’on la retrouve dans tous les discours d’acteurs et que la scène politique marque la séparation de la politique en une sphère particulière où s’affrontent les partis. La politique désigne le système politique en tant qu’il est séparé des autres sous-systèmes sociaux dans la société moderne et qu’il y constitue incontestablement un domaine propre de rapports sociaux. Le politique renvoie à la mise en forme générale du social, mise en forme dont fait partie, dans la modernité, l’avènement d’une sphère politique distincte d’autres sphères d’activités »

Résumons schématiquement : le politique englobe la politique. Car le politique, ce sont précisément tous les liens entre les sphères de la société. Si la politique est un cercle d’individus, de luttes de pouvoir, d’exercice de ce pouvoir, le politique lui, est l’ensemble des règles et relations, écrites ou non, qui régissent notre vivre-ensemble.

Des méthodes : Sensibiliser, impliquer, co-construire

Pour accomplir cette mission, l’éducation populaire s’appuie sur un panel extrêmement vaste de méthodes et d’outils. A tel point que parfois, certains résument « l’éduc’ pop » à ses pratiques. Pour montrer que ses méthodes s’inscrivent dans un propos, nous proposons de les distinguer selon trois phases, caractéristiques de l’idéal de l’éducation populaire : sensibiliser, impliquer, co-construire.

Sensibiliser 

Cette première phase consiste à faire revenir le politique sur la place publique. Le but : faire réagir les individus sur leur environnement, leurs rapports sociaux et institutionnels. Il s’agit de faire prendre conscience de la « nature politique » des citoyen(ne)s. Pour cela, un outil comme « le porteur de parole », présenté par la Turbine à Graines lors de notre rencontre, permet d’amorcer un débat en affichant une question d’ordre général (Faut-il voter ?, Quelle ville pour demain ?…), à laquelle les passant(e)s, interpellé(e)s par un animateur(trice), répondent sur des affiches qui seront montrées publiquement. Des débats se créent alors spontanément entre passant(e)s, générant une prise de conscience citoyenne sur des sujets de fond.

Impliquer

Cette phase vise à responsabiliser les citoyen(e)s en les rapprochant de l’intérêt collectif, pour dépasser les seuls intérêts individuels, sources de clivages. De nombreuses méthodes d’animation permettent d’obtenir ce résultat. Dans l’éducation populaire, ces méthodes peuvent prendre la forme de jeux, de débats, de théâtre-forums… Dans la vidéo, la Turbine à Graines raconte comment un débat collectif à 40 personnes peut ainsi partir des réflexions individuelles pour aller vers des solutions collectives, par étapes successives.

Co-construire

Cette dernière phase est celle qui va traduire en décisions ou en actes la transformation sociale décidée par le groupe. Cela nécessite d’apprendre à décider ensemble, et donc de dépasser les jeux de domination qui s’exercent inévitablement dans un collectif. Pour éviter ces dérives, un outil très simple peut être mis en œuvre : la distribution de rôles. Des personnes se voient attribuées, soit par volontariat, soit par élection dans le groupe, des missions pour veiller à la bonne tenue du débat. Ainsi, certains seront veilleur(se)s, d’autres secrétaires et d’autres gardien(ne)s du temps. Ce sont des rôles que l’on retrouve dans bien des réunions de groupe, pas seulement dans le milieu de l’éducation populaire. Il faut souligner cependant que « l’éduc’ pop », par son rejet des jeux de pouvoir, est très attentive à la mise en place de ce genre de système. Loin d’être une déclaration de principe, une attention particulière est portée à la mise en place effective de garde-fous. Les animateurs et animatrices passent régulièrement de groupes en groupes, veillent à donner la parole à celles et ceux qui la prennent le moins. C’est par exemple le système de «liste québécoise», qui donne la parole en priorité à celles et ceux qui ne l’ont jamais eu, ou qui s’expriment rarement, prétendent ne pas savoir, ne pas connaître. Cette inclusion de toutes et tous est ce qui permet au collectif de fonctionner. Et de le préparer à la décision collective.

« Le rapport pédagogique est un élément d’apprentissage de la participation politique et joue un rôle dans la forme et le contenu de la socialisation politique. » Alexia Morvan

L’éducation populaire, notamment via des acteurs comme la Turbine à Graines, propose donc de faire du politique. Si les outils de « l’éduc pop », grâce à leur durabilité et leur facilité de mise en œuvre, sont aujourd’hui largement répandus, ce ne sont que les arbres qui cachent la forêt. Loin de constituer une « école » à part de l’institution, ou de se résumer à des activités de loisirs, elle œuvre subtilement pour un changement de nos rapports sociaux. Par le goût retrouvé du débat serein, de la recherche de l’intérêt collectif, elle renouvelle notre approche du politique. Qui aurait dit qu’une idée du 19e siècle résonnerait avec une telle force aujourd’hui ?

Pour aller plus loin

Les précédents articles avec la Turbine à Graines :
> Une journée avec Curieuses Démocraties
> Saillans ça nous a PLU

Les méthodes de l’éducation populaire sont largement partagées en ligne. En voici une petite sélection :

Au niveau théorique, un petit aperçu pourra être donné :

*Depuis notre rencontre, Coraline Monnot a quitté l’équipe de la Turbine à graines. Merci à elle pour sa gentillesse et son acccueil et bon vent dans tes nouvelles aventures !


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