« Un métro nommé désir » : le débat public vous est conté

Un coup de fil imaginaire

– Bonjour la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), c’est SMTC Tisséo, le syndicat mixte des transports en commun de Toulouse. Voilà, j’ai fini mon projet de ligne 3 de métro. Il me semble que je dois vous saisir pour organiser un débat public, c’est ça ?

– Bonjour Tisséo, effectivement, votre projet dépasse le seuil de 300 millions d’euros d’équipements et d’infrastructures, il était donc obligatoire de me poser la question. Ensuite, au vu de la nature du projet (un équipement public) et de son impact sur l’environnement, les citoyens doivent pouvoir donner leur avis. Cela les concerne directement ! Nous allons donc organiser un débat public.

– Bien… comment on s’y prend ?

– Je vais créer une Commission Particulière du Débat Public avec à sa tête un Président pour veiller au bon déroulement de ce débat.

– Et pratiquement, ça se passe comment ?

– Les citoyens doivent pouvoir poser des questions au maître d’ouvrage, c’est-à-dire, vous. Ils doivent donc avoir accès à un dossier complet ainsi qu’à une synthèse. Vous avez six mois pour produire ces documents. Je jugerais alors de leur pertinence.

– Et ensuite ?

– Eh bien nous organiserons des réunions publiques, nous créerons des espaces en ligne pour favoriser les échanges, et tout dispositif permettant d’avoir un dialogue entre le maître d’ouvrage et les futurs usagers.

– Donc c’est bon, le projet est validé, on va juste discuter à la marge ?

– Euuuuh…non, pas tout à fait. L’idée c’est de discuter de l’opportunité du projet (faut-il le réaliser ou non ?), des variantes du projet s’il en existe, des conséquences du projet sur l’aménagement du territoire et de ses impacts sur l’environnement.

– Ah oui ! Faudrait pas que mes urbanistes, tous mes experts qui ont planché sur ce projet aient bossé pour rien non plus ! J’ai engagé beaucoup d’argent, et mes partenaires aussi !

– Ah, ça, il fallait y penser avant et programmer des phases de concertation avec le public avant d’engager autant de fonds. A la CNDP, nous devons veiller à ce que les usagers se retrouvent dans un projet. Surtout avec une telle ampleur, et un tel impact à long terme sur le paysage de la métropole.

– Bon, nous verrons bien. Merci.

– Parfait, nous attendons votre dossier. A bientôt.

Voilà le dialogue qui aurait pu se dérouler il y a quelques mois, lors de la saisine de la CNDP par Tisséo.

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Le projet de Tisséo relie Labège à Colomiers en passant par le nord-est de Toulouse.

La réalité du débat public

Bien sûr, le maître d’ouvrage est parfaitement conscient des procédures. C’est lui qui choisit le moment où il va saisir la CNDP. Dans l’immense majorité des cas, cette saisine intervient lorsque le dossier est déjà bien ficelé. Dans le cas qui nous occupe ici, Tisséo a un tracé et des stations aux emplacements plus ou moins définis.

Bien sûr, également, le maître d’ouvrage n’est pas naïf quant aux obligations de la CNDP de devoir remettre en question jusqu’à l’utilité même du projet.

Dans les faits, ces grands projets sont rarement remis en cause. Trop d’argent public a déjà été engagé. Par exemple, sur la ligne de métro, le département de Haute-Garonne a d’ores et déjà confirmé sa participation à la condition que le tracé retenu aille de Labège à Colomiers. En clair : peu de chances, au vu des enjeux financiers, que le tracé soit modifié en profondeur.

Enfin, contrairement à ce que pourrait laisser supposer notre petit dialogue fictif, il n’y a pas un méchant maître d’ouvrage et une gentille CNDP. Chacun est dans son rôle, et travaille pour ses intérêts. Par ailleurs, les urbanistes qui ont travaillé sur le projet de ligne 3 n’ont bien évidemment pas défini ce tracé par hasard. Leur travail est le fruit de plusieurs mois d’études, de nombreuses données croisées. On peut légitimement penser que ce tracé représente une avancée en terme d’offres de transports pour les usagers.

Une question surgit alors : quelle est la pertinence pour la CNDP de faire débattre les citoyens sur un projet qui paraît figé dans ses grandes lignes, sinon même dans ses détails ?

Laissons cette question en suspens et retrouvons-nous pour un atelier cartographie.

 

L’atelier cartographie : un nouvel outil pour le débat public

Nous sommes le 15 septembre 2016. Il est 9h, Toulouse est éveillée depuis un moment, et nous aussi, impatients que nous sommes (surtout pour la geek de carto Mélina) de participer à un atelier d’urbanisme concret. Pas une de ces éternelles réunions publiques remplies de têtes blanches (peau et cheveux), cols de chemise et tutti quanti. Non pas que cette population n’ait pas le droit de participer aux débats publics, mais le souci, comme le fera observer Jacques Archimbaud, vice-Président de la CNDP, c’est que les réunions publiques ne drainent QUE cette population.

Notre sentiment se révèle exact. Dans la salle, une pyramide des âges entre 22 et 70 ans, avec une moyenne culminant à 35 ans (à vue d’oeil). Les profils sont variés : étudiants en géographie, développeurs web, designers, urbanistes, professionnels de l’éducation, du bâtiment… Et tous ces gens sont venus pour créer un outil numérique intéractif qui permettra aux citoyens de Toulouse Métropole de mieux se saisir des enjeux de la troisième ligne de métro.

Bref, voilà un atelier qui s’annonce plutôt rafraîchissant. D’autant qu’il va être animé par un collectif qui a l’air de connaître son sujet : Eclectic Experience. Deux salariés de la petite structure marseillaise sont présents. David Prothais a une double formation d’ingénieur informaticien et de sociologie politique. Sofia Aliamet est spécialisée en communication. Notamment l’animation de plateformes numériques collaboratives.

Avec eux, deux membres de La Mêlée interviennent, Sophie et Frédéric. La Mêlée, c’est un peu les locaux. L’association fédère les acteurs du numérique collaboratif et organisent des événements dans la région.

Ce collectif de deux collectifs lance alors l’atelier avec un double objectif : 1-référencer les données qui pourraient être mises sur la carte collaborative (transport, urbanisme, paysage…) et 2- préparer le développement d’outils numériques innovants pour faciliter l’appréhension du projet par le grand public.

Les 70 participants sont répartis sur 6 tables thématiques. 3 tables s’occupent d’inventorier les données qui pourraient être mises sur la carte collaborative, 3 autres, plus techniques, réfléchissent à l’outil cartographique.

Mélina s’installe à la table « temps de trajet ». Je m’installe à la table « participation des citoyens ». Finalement nos deux tables techniques imagineront des scenarii complémentaires.

Les débats sont riches. Les participants sont motivés et débordent d’idées. D’ailleurs La Mêlée numérique nous a encouragé à « délirer » et à « rêver ». A la table « participation » on les a pris au mot.

Une carte à jouer

On imagine un outil qui se déroule en 3 phases pour l’internaute :

1- L’internaute se connecte à son espace.

2- Il remplit un questionnaire. Age, sexe, domicile, lieu de travail, mode de transport préféré… ces questions plus ou moins ouvertes (on peut imaginer aussi un texte a trou : avant d’aller au boulot, je … ; quand je prend les transports en commun, j’aime…) vont permettre de recueillir des données sur les habitudes de transports des usagers et sur leur vision idéale du métro.

3- L’internaute est invité à jouer ! A travers une carte interactive, il se retrouve dans une sorte de jeu de gestion à la Sim City. Il va pouvoir modifier le tracé de la ligne de métro à sa guise. En réponse, la carte numérique lui fournira des données sur ce que sa modification engendre comme coûts, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou financiers. Par dessus se grefferait une « surcouche » narrative qui raconterait les parcours utilisateurs en agrégeant les apports des uns et des autres. Cette compilation d’histoires particulières formeraient des parcours et des histoires-types, matérialisés par des avatars. Par exemple, les histoires des trentenaires habitant le centre de Toulouse donneraient lieu à une histoire unique, représentée par un avatar unique, sur la base des données sociologiques recueillies dans le questionnaire (voir phase 2). Ce système de personnification de catégories de public utilisateur est déjà utilisé par des maîtres d’œuvre pour illustrer les parcours de catégories de population. L’innovation ici, c’est que ces avatars soient créés par les utilisateurs, via leur utilisation, et non décidés par le décideur. Du bottom-up plutot que du up-bottom.

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« La carte à jouer » : un outil de simulation de ligne de métro en plusieurs étapes

Mais nos rêves un peu fous sont vite douchés par l’équipe des développeurs informatiques : impossible de réaliser ce type d’outils dans la journée. Trop compliqué à coder de toute manière…

Là nous comprenons que l’animation de la mêlée est quelque peu problématique. Invités à rêver et explorer par Sophie, nous nous voyons contraints et obligés à dessiner un cahier des charges pour un outil qui doit être développé dans la journée. Cette injonction n’était pas connue du groupe. Nous avons le sentiment d’avoir réfléchi dans le vide et sommes un peu frustrés de ne pas avoir été prévenus en amont.

De manière plus générale, nous nous demandons quelles sont les limites de notre terrain de jeu : pouvons-nous permettre à l’utilisateur de modifier le tracé de manière à le faire passer dans d’autres communes que celles prévues dans le projet Tisséo ? Celui-ci semble déjà tellement avancé que nous avons peine à croire que les utilisateurs de la carte collaborative ait un quelconque poids. Comment dès lors imaginer un outil collaboratif sur une base qui nous semble floue ?

La journée entière sera bercée par ce sentiment de flou, avec un final en « tout ça pour ça ». Malgré un atelier intense, des participants motivés, une intelligence collective porteuse, un repas de midi offert et délicieux, nous finissons la journée déçus et frustrés.

Le débat sur les rails

On en fait part à Eclectic Experience. Deux griefs : un tracé déjà presque entièrement gravé, donc une collaboration des citoyens qui semble illusoire. Et une animation qui souffle chaud et froid (rêve et réalité), laissant le participant perplexe.

A l’écoute et avenant, David nous répond. Sur le premier grief il note que c’est au maître d’ouvrage de savoir où placer le curseur du débat public. Il sait qu’il devra y faire appel. A lui de choisir à quel moment. Si c’est trop tôt, il n’a pas assez de données à communiquer au public pour le faire participer. Il ne sait pas si ses partenaires suivront. C’est donc avancer dans le noir, la main tendue. En revanche s’il fait appel au débat trop tard, on reprochera le manque de concertation et un débat public qui ne sert finalement qu’à valider son projet. Il nous assure que Tisséo joue bien le jeu du débat, laissant la porte ouverte aux scénarios qui émergeront des trois mois de débat public. Il nous confirme que la CNDP y est vigilante.

Sur le deuxième grief, il fait son mea culpa. Les objectifs de l’atelier n’ont peut-être pas été assez clarifiés. Il nous assure que pour eux, le débat ne fait que commencer et que l’ensemble des échanges va être donné à la CNDP, remis en travail à plusieurs reprises. Bref, ce n’est pas fini.

Cette discussion est plaisante. Nous accordons nos violons. Eclectic experience a de la bouteille. Ils connaissent les rouages du débat public et semblent satisfaits par la tournure de celui-ci.

De notre côté, nous prenons date pour la suite et récupérons des cartes de visite. L’atelier a drainé une faune de « porteurs de liens » tous plus intéressants les uns que les autres. Après une interview improvisée de Jacques Achimbaud entre deux cuillerées de salade de quinoa, nous avons fait la connaissance du coordinateur du conseil de développement de Toulouse métropole, d’un chargé d’études dans le bâtiment durable qui organise des débats, du créateur de myopencity.fr et de nombreux autres acteurs engagés.

La suite ? Une plateforme de travail en ligne. Dessus, on retrouve les outils cartos et un panel de données disponibles, pour permettre aux personnes motivées de poursuivre le travail. Des forums de discussion dédiés sont aussi ouverts. Et de nombreux temps de rencontres sont prévus. Le débat ne fait que commencer !

On fait le bilan

Les +

+ Ce type d’atelier draine une population différente des habitués du débat public

+ Petit dej et repas offert. Mine de rien, cela rend le moment convivial et « rétribue » une participation bénévole

+ Des rencontres, de l’enrichissement individuel, on ressort avec plein d’idées : c’est une expérience d’intelligence collective formidable et motivante

Les –

– Une consultation un peu tardive (le projet semble quasi ficelé)

– Pas le temps de développer des outils opérationnels, innovants, fun, dans le délai de 3 mois du débat public

– Une animation dans l’ensemble plaisante mais qui a souffert d’un léger manque de cohérence entre les deux collectifs

La journée est donc loin d’avoir été perdue. Elle nous laisse un goût d’inachevé, et l’envie d’y revenir. 

En savoir +

Sur la ligne 3 du métro et son débat public : le site dédié de la CNDP

Pour consulter toutes les règles de saisine de la CNDP, voici les textes de Loi.


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